Données de santé : la France tourne la page Microsoft pour un cloud plus souverain

Publié le 20 février 2026

Après des années de polémiques, le ministère de la Santé a tranché : les données de santé des Français quitteront les serveurs de Microsoft Azure d’ici la fin de l’année 2026. Ce basculement vers un hébergement souverain marque la fin d’un « cafouillage » stratégique qui aura duré près de six ans. Si l’annonce est saluée comme une victoire pour l’autonomie numérique, elle soulève également des questions sur les retards accumulés par ce projet ambitieux.

QU’EST-CE QUE LE HEALTH DATA HUB ?

Lancée en 2019, la Plateforme Nationale des Données de Santé (PNDS), plus connue sous le nom de Health Data Hub, a pour mission de centraliser les bases de données de santé (remboursements de l’Assurance Maladie, dossiers hospitaliers, etc.) pour faciliter la recherche médicale et l’innovation en intelligence artificielle. L’objectif est colossal : croiser des milliards de données pour prédire des épidémies, personnaliser les traitements contre le cancer ou améliorer le suivi des pathologies chroniques.

Dès sa création, le choix de confier l’hébergement à l’américain Microsoft Azure, la plateforme cloud de Microsoft utilisée pour héberger, déployer et gérer des applications et services à distance, avait provoqué une vive réaction de la part de la CNIL et des défenseurs des libertés numériques.

Agnès BUZYN, alors ministre de la Santé, justifiait ce choix par l’absence d’offre française capable de gérer un tel volume de calcul et de stockage. Microsoft Azure était alors présenté comme la seule solution « prête à l’emploi » pour un projet d’une telle envergure, capable de supporter les outils d’IA les plus avancés.

Agnès BUZYN © AFP – Xose Bouzas/Hans Lucas

En étant stockées chez un acteur américain, les données restaient vulnérables au « Cloud Act ». Cette loi extra-territoriale permet potentiellement à la justice américaine d’accéder à des informations sensibles de citoyens européens, créant une incompatibilité majeure avec le RGPD et la souveraineté nationale.

UN BILAN OPÉRATIONNEL JUGÉ « CATASTROPHIQUE »

Malgré les moyens financiers et humains engagés, le bilan du Health Data Hub après plusieurs années d’existence est cinglant. Selon les derniers rapports d’audit, les résultats de la plateforme se situent 100 fois en dessous des attentes initiales. Alors que le projet devait révolutionner la recherche médicale française, seuls une poignée de projets ont réellement abouti.

Cela s’explique par plusieurs facteurs :

  • La défiance des acteurs : face au choix de Microsoft Azure, de nombreux hôpitaux et instituts de recherche n’étaient pas favorables au partage de leurs bases de données, craignant pour la confidentialité des informations.
  • L’instabilité technique : le « cafouillage » permanent sur l’hébergement a empêché la plateforme de se stabiliser, ralentissant l’intégration de nouveaux outils d’analyse.
  • Une bureaucratie complexe : le processus d’accès aux données est resté long et fastidieux, décourageant les chercheurs au profit de solutions locales plus agiles.

SORTIR DE L’IMPASSE TECHNOLOGIQUE

Le divorce avec Microsoft Azure ne règle pas tout. Le passage au cloud souverain ne doit pas être une simple migration technique, mais l’occasion de corriger les erreurs structurelles du projet.

Microsoft Azure ne proposait pas seulement du stockage, mais toute une suite d’outils d’analyse et de calcul (machine learning, Big Data). Le futur prestataire devra prouver qu’il peut offrir des services aussi performants.

De plus, reconstruire l’infrastructure sur un nouveau cloud représente un investissement colossal pour les finances publiques. Il ne s’agit pas seulement de déplacer des fichiers, mais de réécrire des architectures entières.

Ce changement est un test pour l’écosystème français. L’enjeu est de transformer ce besoin en une opportunité pour propulser nos propres champions, évitant ainsi de s’enfermer dans une ingénierie étatique isolée.

UNE STRATÉGIE D’ACHAT ACCÉLÉRÉE : LE CHOIX DU MARCHÉ « NUAGE PUBLIC »

Pour concrétiser ce divorce avec Microsoft, l’exécutif a choisi de contourner l’appel d’offres classique, jugé trop rigide et chronophage. L’État s’appuie désormais sur le marché interministériel « Nuage public » de l’Union des Groupements d’Achats Publics (UGAP)1.

Les candidats ont jusqu’au 30 mars 2026 pour soumettre leurs devis. La décision finale est attendue pour l’été, avec l’objectif de finaliser la bascule du socle principal du Système National des Données de santé (SNDS)2 avant la fin de l’année.

Contrairement à un appel d’offres traditionnel qui impose un cahier des charges figé, le passage par l’UGAP permet de solliciter des devis auprès de prestataires déjà référencés. Cette souplesse vise à élargir le vivier de candidats tout en réduisant drastiquement les délais administratifs.

VERS UN CLOUD DE CONFIANCE EN 2026

Ce changement de méthode est aussi une réponse directe aux pressions de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL). Dans sa consultation du 31 janvier 2024, la Commission avait émis une recommandation ferme pour les données de santé les plus sensibles, l’État doit privilégier des prestataires soumis exclusivement au droit de l’Union européenne.

Le gouvernement a donc officiellement acté le transfert du Health Data Hub vers des prestataires français ou européens disposant du visa SecNumCloud. Ce label, délivré par l’ANSSI, garantit que le service est protégé contre les lois extraterritoriales et possède un haut niveau de sécurité. Cette migration répond à deux impératifs majeurs :

  • Conformité juridique stricte : s’aligner enfin sur les exigences de la CNIL et du Conseil d’État qui menaçaient d’interdire le dispositif.
  • Confiance citoyenne : garantir aux patients que leurs données les plus intimes, leur parcours de soin, leurs pathologies sont traitées dans un environnement sous juridiction française.

En réussissant cette transition, la France espère restaurer sa crédibilité sur la scène technologique après les échecs passés et peser dans les négociations européennes. Le Health Data Hub a vocation à devenir un pilier de l’Espace européen des données de santé (EHDS)3. Pour mener ce projet à l’échelle du continent, La France doit d’abord prouver qu’elle est capable de sécuriser son propre écosystème national sans dépendre des géants transatlantiques.

DÉFINITIONS

  1. 1. Établissement public industriel et commercial de l’Etat placé sous la tutelle du ministre chargé du Budget et du ministre chargé de l’Education nationale. L’UGAP permet au client d’accéder immédiatement, sans avoir à conclure un marché, à plus de 300 000 références environ issues de 2414 marchés actifs. Source : lannuaire.service-public.gouv.fr
  2. 2. Entrepôt de données médico-administratives pseudonymisées couvrant l’ensemble de la population française et contenant l’ensemble des soins présentés au remboursement. Source : documentation-snds.health-data-hub.fr
  3. 3. L’EHDS vise à faciliter l’accès aux données de santé disponibles dans les États membres pour stimuler la recherche et améliorer la prise en charge des patients. Source : health-data-hub.fr

SOURCES