Souveraineté numérique : l’État mise sur « Visio » pour s’émanciper des solutions américaines

Publié le 5 février 2026

Annoncé le 26 janvier par David AMIEL, ministre délégué chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’Etat, l’usage des solutions de visioconférence américaines telles que Teams, Zoom ou Google Meet est officiellement proscrit au sein des administrations publiques. Pour accompagner cette transition, l’État généralise le déploiement de Visio, une plateforme souveraine développée en interne. Si cette initiative marque une volonté de rupture, elle soulève également un débat de fond sur la stratégie numérique de la France.

VISIO, QU’EST-CE QUE C’EST ?

Développée par la Direction interministérielle du numérique (DINUM)1, la plateforme Visio est un outil conçu pour répondre aux exigences de sécuritéde l’État. Fondée sur des logiciels libres, cette solution répond à plusieurs impératifs stratégiques majeurs, à commencer par la protection de l’intégrité des données administratives qui sont désormais hébergées exclusivement sur le territoire national.

Initialement lancée à titre expérimental il y a un an, la solution Visio a déjà séduit 40 000 utilisateurs réguliers et entame désormais une phase de déploiement massif auprès de 200 000 agents publics. Le premier trimestre 2026 marque une accélération majeure avec la généralisation de l’outil au sein d’administrations clés telles que l’Assurance Maladie, la Direction Générale des Finances publiques (DGFIP) et le ministère des Armées.

Le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) figure également parmi les pionniers de cette transition et prévoit de remplacer l’intégralité de ses licences Zoom par Visio d’ici la fin mars, ce qui représente près de 34 000 agents ainsi que 120 000 chercheurs associés à ses unités de recherche.

Visio intègre des standards de haut niveau:

  • Hébergement souverain labellisé SecNumCloud2 par l’ANSSI chez Outscale, filiale de Dassault Systèmes.
  • Transcription des réunions par intelligence artificielle en utilisant les technologies de séparation des locuteurs développées par la startup française Pyannote.
  • Sous-titrage en temps réel grâce aux technologies développées par le laboratoire de recherche en IA français Kyutai. (d’ici l’été 2026)

« Ce projet est l’illustration concrète de la volonté du Premier ministre et du Gouvernement de reconquérir notre indépendance numérique. Nous ne pouvons pas prendre le risque de voir nos échanges scientifiques, nos données sensibles, nos innovations stratégiques exposées à des acteurs non européens. »

David AMIEL, ministre délégué chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’État

LES ENJEUX DE CETTE TRANSITION : ENTRE SÉCURITÉ ET SOUVERAINETÉ

Ce basculement radical intervient dans un contexte de méfiance croissante à l’égard des outils numériques soumis à des législations extra-européennes. L’État souligne notamment que l’utilisation de solutions américaines expose les communications sensibles au « Cloud Act », une loi permettant aux autorités des États-Unis d’accéder à des données stockées par leurs entreprises nationales, même à l’étranger.

Au-delà de la sécurité des données, cette décision vise à mettre fin à une forme de vulnérabilité économique et géopolitique. En se libérant de la dépendance aux géants de la « Big Tech », la France s’assure que ses outils de communication critiques ne pourront pas être utilisés comme leviers de pression ou subir des interruptions de service liées à des tensions internationales.

Toutefois, cette stratégie de développement interne soulève des interrogations de fond sur la mission de l’État. Si la souveraineté est un objectif partagé, le choix qu’a fait l’État de devenir son propre éditeur logiciel pourrait, paradoxalement, fragiliser le marché du « collaboratif souverain » qu’il entend protéger. L’absence de références étatiques pourrait handicaper les entreprises technologiques françaises dans leur développement à l’international.

« Comment faire émerger des licornes et champions du numérique et attirer des investisseurs pour s’imposer à l’international lorsque son premier client potentiel ferme la porte et développe un outil concurrent ? Quel investisseur acceptera de financer une pépite française si son premier client potentiel se positionne comme concurrent direct ? ».

Renaud GHIA, président de Tixeo

VERS UN MODÈLE DE SOUTIEN À L’ÉCOSYSTÈME FRANÇAIS ?

L’efficacité d’une politique de souveraineté numérique ne repose pas uniquement sur la création d’outils étatiques, mais aussi sur le levier de la commande publique pour propulser les solutions déjà en place. La France dispose déjà d’un écosystème de solutions solides et certifiées, capables de répondre aux besoins du secteur public, pour en citer certaines Tixeo, Diapazone, Rainbow, Whaller, Wimi, Jaliosou encore Talkspirit.

Plutôt que de mobiliser des ressources publiques pour construire une solution isolée, une alternative plus modérée consisterait à favoriser ces pépites nationales. Une telle approche permettrait de lever plusieurs freins stratégiques :

  • L’attractivité financière et l’investissement: la position de l’État comme concurrent direct d’outils privés risque de décourager les investisseurs.
  • Le rayonnement international : en utilisant le levier de la commande publique, l’État offre à nos éditeurs une vitrine indispensable pour s’exporter et s’imposer face aux géants américains.
  • Le levier économique : s’appuyer sur des solutions existantes permet de réduire les coûts de maintenance logicielle à long terme pour les finances publiques, tout en bénéficiant de l’innovation constante du secteur privé.

QUEL CALENDRIER POUR LE DÉPLOIEMENT ?

La transition vers Visio s’opère selon un calendrier immédiat pour les services centraux. Les établissements publics de santé et les organismes locaux disposent d’un délai d’adaptation au cours de l’année 2026 pour migrer leurs infrastructures. L’objectif est d’inclure Visio dans l’ensemble des services de l’État d’ici 2027.

À noter que des protocoles de « sas sécurisés » sont toutefois prévus pour maintenir les échanges indispensables avec les partenaires externes ne disposant pas encore de la solution.

DÉFINITIONS

  1. 1. La direction interministérielle du numérique (DINUM) a pour mission d’élaborer la stratégie numérique de l’État et de piloter sa mise en œuvre. Elle exerce aussi les missions de « chief data officer » et de DRH du numérique de l’État. Source : numerique.gouv.fr
  2. 2. Élaboré par l’agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), le référentiel SecNumCloud propose un ensemble de règles de sécurité et de bonnes pratiques d’hygiène informatique, garantissant un haut niveau d’exigence tant du point de vue technique, qu’opérationnel ou juridique. Source : cyber.gouv.fr

SOURCES